11 heures 31 (mini-nouvelle)

        11 heures 31

 

     Il est 10 heures 37. Dans la gare, Benoît regarde le tableau d’arrivée des trains. Non, pas encore d’annonce… Au bout de son bras ballant, un bouquet de fleurs rouges.

Il fait froid dans le hall. Benoît s’avance vers le buffet et commande un café noir.

« Bien chaud, surtout » dit-il.

Le garçon, surpris, préchauffe la tasse avec l’eau et la vapeur sous pression du percolateur.

Des gens discutent, tranquillement attablés. À leurs pieds, des sacs, des valises avec étiquette : LD, OR, CDG, IST… Quelques personnes paraissent très animées : il va bientôt y avoir des élections.

Des bribes de conversations parviennent aux oreilles de Benoît :

  • … mais enfin, tu peux me dire ce que ce qu’ils ont fait de concret depuis qu’ils sont au pouvoir ?
  • Et les autres ? Ils y sont restés six ans ; tu crois que c’est mieux ? …

Benoît sourit et laisse son regard errer un peu plus loin. Des femmes et des hommes, sans doute sans argent pour consommer, sont avachis, assis sur leurs bagages. Les messieurs ne sont pas rasés. Ils ont dû passer la nuit dans la salle d’attente, arrivés trop tard pour chercher un hôtel ou alors, désargentés.

   Benoît est heureux. Il pense : « Moins d’une heure et ma vie va retrouver tout son sens » !

Il pose son bouquet près de lui, sur la table. Il a eu du mal à se procurer ces jolies roses ; il les voulait à longue tige : des baccarat !

Dehors, à la limite du quai et du bar, près des baies largement ouvertes, des gens vont et viennent sur le bitume. Tous semblent attendre : qui un train, qui des voyageurs annoncés.

Il va être onze heures et ça commence à grouiller de monde. Benoît rejoint le quai. Il lève le col de son manteau de bonne coupe car un vent glacé s’engouffre dans les larges espaces à l’air libre et vient le frapper désagréablement. Des femmes le croisent, jettent un bref regard aux roses, dont l’éclat tranche fortement sur l’anthracite de son pardessus. Généralement celles-là lui adressent un sourire. Parfois il répond…. quand la dame est jolie…. Il a toujours été séduit par les femmes….

En réalité, lui ne pense qu’à Aïcha.

Comme elle était belle, lorsqu’il l’a connue à la fac d’Aix en Provence ! Brune aux yeux d’un noir de jais. Ils s’étaient plu d’emblée, puis  fréquentés toute la durée de leurs études.

Bien vite, le petit Nordine était venu égayer leur couple. C’était le bonheur…..

Durant quelques années ils vécurent au Maghreb. … L’osmose intellectuelle aussi….

Puis ça s’était gâté. Pourquoi, il ne saurait le dire précisément, une érosion lente…. la vie !

Quand Benoît a préféré rentrer en France, Aïcha est restée au pays, avec Nordine.   …Les relations qui s’enveniment…. le malheur… la recherche de solutions….

    Une ombre assombrit le regard de Benoît, tandis qu’il suit ces mornes pensées.

Il frissonne encore et se secoue. C’était fini, ça ! Aujourd’hui ça allait changer. Tout allait recommencer ! C’était la fête, digne des splendides fleurs qu’il s’était procuré.

 Il l’avait voulu ainsi.

   Une onde de joie le parcourut et la chaleur bienfaisante désengourdit ses membres ankylosés. Il respire longuement le parfum des baccarat ; il rayonne.

Ses yeux se portent vers le cadran de la grande horloge. 11 heures 28. Un TGV vient de s’arrêter sur la voie n°2. Bien que les portes ne soient pas encore ouvertes,

le quai était déjà envahi par ceux qui veulent accueillir un amoureux, une amante, un frère, des parents…

Le train suivant arrive comme prévu une minute plus tard sur la voie 3, juste en face. Il est pile à l’heure, parcourt les derniers mètres et stoppe. Quelques secondes encore et les passagers, pressés, descendent, joyeux et bruyants.

Après avoir consulté le plan du convoi, Benoît s’avance rapidement jusqu’à la voiture du milieu. À côté, les gens s’embrassent, se parlent à toute vitesse, comme si le temps devait leur manquer. Sur son quai c’est pareil.

Des hommes, des femmes, des enfants se dirigent vers la sortie, se bousculent.

Benoît cherche du regard la voiture 13. Ah, la voilà, près de lui ! Le train est à présent à demi vide, les voyageurs continuent à en sortir, un à un. Il les dévisage, l’esprit ailleurs, pendant qu’il écarte les pans de son manteau.

Aïcha, si douce…, Nordine, son fils aimant… Leur image se confond avec celles des jardins et des vignes, des eaux jaillissantes, des coupes débordantes et des houris aux regards noirs.

Il presse le détonateur de sa ceinture d’explosifs.

La voiture 13 s’appelait : Val de Paradis.


P.S. Ce blog va entrer dans sa quatrième année d’existence ; je pense poursuivre les publications au rythme moyen de deux par mois.

 

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