Une nuit cubaine

(Voici le 200 ième article public – un autre est privé, pour le moment- ; en décembre, le 10, ce blog aura 3 ans et je pense alors poursuivre les publications au rythme de seulement deux articles par mois)

 

Il s’éveilla quand elle entra dans la chambre.
Arrivés deux jours avant à Cuba avec un groupe de semi-touristes censés suivre une université d’été, on les avait logés dans des chambres à plusieurs. Le pays venait à peine de s’ouvrir au tourisme des occidentaux. Il partageait cette chambre avec un percussionniste d’environ 60 ans, chaleureux, venu là pour se perfectionner. L’autre occupant était un jeune étudiant plutôt beau, aux cheveux noirs et bouclés, qui l’avait surpris dès le début par son parler lent et posé, comme méditatif, dénotant une éducation de milieu bourgeois et cultivé. Cela contrastait au demeurant avec une certaine légèreté du personnage.

Les chambres de la résidence universitaire de Santiago étaient dépourvues de confort. Le minimum. Les douches collectives se situaient dans un local qu’elles partageaient avec les WC aux portes coupées en haut et en bas qui rappelaient ceux des pensionnats ou des écoles d’autrefois. Il arrivait que l’on y vît des blattes d’ à peu près 8 cm.

Ce soir là ils s’étaient endormis dans la moiteur des nuits des Caraïbes, après une journée bien remplie où avaient alternés cours d’espagnol et visite des bourgades environnantes.
A Cuba, dans cette résidence pour étudiants, hommes et femmes étaient séparés strictement et ne se retrouvaient que pour les repas et les activités du jour. Il dormait donc d’un sommeil léger dans ce dortoir exclusivement masculin qui leur était dévolu depuis 3 jours lorsqu’elle entra.

Il occupait le lit près de la porte et la vit se glisser directement, furtive, vers le lit du fond, occupé par le jeune homme. La pénombre épaisse lui, permit juste d’entrevoir une silhouette pourvue de longs cheveux sombres dénoués. Une femme !

A cette heure de la nuit, en ce lieu, cela lui parut inouï . Intrigué il ne la lâcha pas du regard, feignant le sommeil. Près de lui Pierre laissait entendre un très léger et régulier ronflement. Il comprit d’emblée car le jeune homme, particulier, avait un succès immédiat auprès des jeunes et jolies cubaines qui étaient chargées de nous servir de cavalières lors des cours d’apprentissage des danses locales : salsa, mérengué… Félines, elles y excellaient. On eût dit que le rythme et les déhanchements leur étaient consubstantiels. Elles semblaient se confondre avec la musique d’abord, qui ici jaillissait partout, et aussi avec la générosité du soleil des Tropiques.

Des éclats de rire, ces filles. Elles étaient la vie.

Bien vite il fut pleinement éveillé. Tant par curiosité que pour ne pas troubler ce qui s’ébauchait entre les jeunes gens, par une sorte de gêne aussi devant l’audace des protagonistes, il resta complètement immobile, yeux quasi fermés. L’obscurité le protégeait. La jeune fille avait un vêtement blanc sur lequel tranchaient des cheveux noirs qui descendaient presque au milieu du dos. Il discernait la scène, plus qu’il ne la voyait , dans l’étroite fente de ses paupières, si étroite que ses cils l’embroussaillaient. Il s’efforça de garder une respiration régulière. Que faire d’autre ?

Il attendait.

Il devina des caresses aux mouvements des draps, tâches blanchâtres dans l’obscurité. Ce qui était curieux, c’est qu’il n’entendait aucun son articulé, à peine quelque infimes bruissements des corps frottant le tissu du drap, seule protection nocturne dans la nuit chaude de Santiago.
Contre son gré, et en même temps de plein gré, il était attentif à ce qui se passait là, imaginant plus que voyant, soucieux de ne pas révéler son éveil. Ils étaient tous trois chasseurs et gibiers.

Bien vite il la vit chevaucher le garçon en une danse muette, silhouette magnifiquement verticale et altière dont il pouvait discerner le balancement des cheveux au rythme de l’étreinte. Immédiatement l’excitation l’avait gagné, dans ce rôle de voyeur où il était confiné. Cela se poursuivi un temps qu’il goûta pleinement jusqu’à ce qu’il aperçoive le corps du garçon s’arc-bouter sous la caresse, pour bientôt s’abattre sur la couche, attirant à lui sa partenaire dans un geste naturel de tendresse qui suivait l’acmé. La scène n’avait pas due être bien longue, bien qu’il eût perdu toute notion du temps. Une durée au cours de laquelle il était tendu à l’extrême, les sens aiguisés, cherchant à percevoir le maximum de ce qui se déroulait là , à 5 ou 6 mètres de lui. Le caractère inaccoutumé d’une étreinte silencieuse et quasi publique l’avait profondément excité .

Déjà l’aube se laissait deviner et bien vite la jeune fille fila, sans bruit, comme elle était venue. Pierre dormait toujours, tourné vers lui ; le jeune homme dut sombrer dans le sommeil et lui ne put finir par le trouver que bien longtemps après.

Il avait naturellement pensé que cette fille était l’une des beautés cubaines qui accompagnaient le groupe et qui, par ailleurs, n’avaient pas froid aux yeux.

Quelle ne fut pas sa surprise quand on lui révéla bien plus tard que jamais ces filles n’auraient osé une telle visite, leur gouvernement entretenant alors des rapports ambigus avec ce qu’il nommait la prostitution. Il percevait volontiers les devises qu’apportaient le touristes et n’inquiétait nullement ces derniers, mais se montrait parfois férocement répressif envers ces filles qui risquaient la prison lorsqu’elles étaient surprises à fréquenter de trop près ces étrangers. Cependant jusqu’à un certain point il fermait les yeux sur de tels agissements.

Stupéfait il apprit même que cette femme était une jeunette du groupe, étudiante de quelque 21 ans, douce, gentille et timide, à qui il aurait donné « le bon dieu sans confession ». Il devait du reste en tomber vaguement amoureux pendant la suite du séjour.

Plus encore que l’acte d’amour ainsi dévoilé, ce furent les circonstances de celui-ci qui l’excitèrent cette nuit là. C’était comme une cérémonie muette, la célébration d’un Mystère où se trouvèrent battus en brèche le tabou de l’Interdit et ce que l’on appelle socialement les convenances. Tout ce qui finit, porté à l’extrême, par éloigner l’homme de l’Humain. Un culte primitif et premier, voilà ce qu’il avait entrevu.

Ce soir là il pressentit d’emblée que ce serait sans doute dans son existence une unique vision, une Révélation qu’aujourd’hui il se sent poussé à porter sur le papier.

Le lendemain matin la vie avait repris son cours habituel et convenu. Ainsi va-t-il du surnaturel qui passe parfois le bout du nez dans la banalité du quotidien et presque aussitôt fuit, à pas de loup. Le hasard nous donne quelquefois la chance de le croiser. Il convient alors de ne pas le laisser partir sans lui avoir rendu hommage.

Il avait vécu la chose comme une victoire éphémère de la Nature sur la Culture, paradoxalement le triomphe bref de Ce qui dure.
Il en sortit plus heureux.

4 réflexions sur “Une nuit cubaine

  1. Chalut Piccolo!
    Alors tu racontes enfin? Joli souvenir que cette université d’été à Santiago, où après avoir traîné ton spleen tu as commencé à revivre dans la moiteur tropicale propice à la sensualité!
    Raconteras-tu aussi le « son » omniprésent qui rendait fou, les coupures d’eau au milieu de la douche, les cucarachas énormes qui sortaient la nuit, les gorets rôtis sur les marchés le soir, les filles magnifiques, les repas de poulet frit dans l’huile noire, les chars du carnaval aux filles chaloupantes, et encore et toujours le « son », les mangues locales filandreuses, la pauvreté la maigreur, la manne des dollars des touristes, nos aventures gastronomiques dans la touffeur de la Havane, les cuites locales au Rhum-bière avec les énormes baffles beuglant la salsa dans le grand vent du Malecon…, la quête de Miguel à la recherche de sa belle cubaine aux yeux verts, Laura, et le joli village aux ruelles pavées et aux maisons colorées ou vous aviez pris pension dans cette demeure coloniale décrépite chez deux vieilles cubaines qui vous régalaient de repas luxueux, je dois avoir l’adresse quelque part…
    Trinidad, on revient toujours à Trinidad…

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    1. Ha ha ; je vois que ce texte , ancien, te fait aussi sortir de ta tanière. J’en suis heureux. La bise ! 😉 Oui, j’ai quelque part dans mes grimoires une « suite cubaine », pas très longue hélas, surtout composée de poèmes.
      (j’ai édulcoré ce texte d’un ou deux passages trop perso). Et au rhum-bière je préférais le Mojito.

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